La richesse et l’originalité des chansons des ports boulonnais, qui reflètent plus de deux siècles de vie maritime depuis l’époque révolutionnaire jusqu’à aujourd’hui, ont été sauvegardées grâce aux enquêtes de Michel Lefèvre. Nous avions mis en valeur cerépertoire en préparant ensemble en 1999 un volume de l’Anthologie du Chasse-Marée, et je retrouve avec plaisir dans ce disque l’A.M.T.P.B. qui avait été également partenaire de cette publication.
Mais en écoutant ces chansons, finement enveloppées de sonorités chaleureuses, je découvre avec enthousiasme qu’une nouvelle génération de chanteurs et musiciens a choisi à son tour de faire vivre ce patrimoine. Le trio La Bricole, a su se nourrir des collectes de ses aînés et des initiatives ayant permis le renouveau de cette musique populaire des quartiers du port, et a joliment puisé dans le vaste répertoire légué par les hommes et les femmes de mer du temps des dundées harenguiers et des drifters boulonnais.

Michel Colleu
Office du Patrimoine Culturel Immatériel


« Il n’y a plus rien des traditions chantées maritimes du Boulonnais » m’avait-on dit dans les années quatre-vingt du siècle dernier. L’industrialisation précoce de la pêche en aurait gommé toutes traces. Un homme au moins n’en était pas persuadé. De retour au pays après une carrière professionnelle qui l’avait éloigné de ses terres, Michel Lefèvre entreprit la collecte de ce « plus rien ». Le résultat : quatre volumes de chansons anciennes dont Chansons, Hymnes et Danses du Boulonnais, largement utilisé par le trio La Bricole. Après d’autres, mais avec un talent bien à eux, ils ont su mettre en valeur ce répertoire, se l’approprier sans jamais le dénaturer.
Patrick Denain
Musicien, chercheur et collecteur

Les Chansons


Ne vous faites pas Marins
La mélodie de la célèbre chanson « Les Costauds de la Lune » a été composée par Blanche Poupon (1890-1981). Elle a servi de timbre pour soutenir d’autres textes, comme cette chanson copiée le 21 décembre 1923 à bord du Rageot de la Touche, contre-torpilleur stationné à Cherbourg, par unmarin du Portel. Une interprétation des soeurs Marie-Antoinette Lamour (épouse Lebas) et Thérèse Lamour (épouse Roux), d’Etaples, a été e nregistrée en mars 1988 par Michel Lefèvre (on peut les entendre chanter sur le disque accompagnant le livre La chanson maritime, coédité par l’OPCI, la FRCPM-Bretagne et L’Harmattan en 2010).

 

Pendant cette terrible guerre,
Bien souvent on vous a parlé
De ces braves gars en croisière
Sur l’océan plein de dangers.
Mais ce qu’on n’a pas su vous dire,
Écoutez-moi bien, les amis,
C’est que leur vie n’est qu’un martyre,
Un supplice jamais fini !
Quand descend le soir,
On veille au bossoir,
Dans la tempête
Guettant le sous marin
Qui ce soir ou demain
Nous coulera peut-être :
On n’est jamais gais,
Car dans notre métier,
Dans la Marine
On meurt sans le savoir
D’une torpille un soir,
Ou d’une mine…

Quand vous me voyez entoiletté,
Portant fièrement le col bleu,
Civils, vous penserez peut-être :
« Encore un qui fait le gommeux ! »
Eh ben si c’est ça votre idée,
Sur le bateau, suivez moi donc,
Et vous changerez vite d’idée
Un jour où on fera le charbon !
Quand descend le soir
Sur le cargo noir,
Dans la poussière,
Sans trêve ou repos,
Faut continuer le boulot
La nuit tout entière !
Sans même se laver
Faut appareiller,
Dès qu’on termine :
La nuit comme le jour,
On travaille toujours,
Dans la Marine.

Mais tout ça, c’est rien encore :
Le plus terrible c’est de rester
Bien loin de tous ceux qu’on adore
Sans jamais venir les embrasser…
Et quand à la fin de la campagne,
Le bateau rentre enfin au pays,
Et qu’on croit revoir sa compagne,
Pas moyen, parce qu’on est punis !
Quand descend le soir
Dans le cachot noir,
Le marin pleure
À vingt ans parfois,
Et sans savoir pourquoi,
On souffre et on meurt
Rien que pour avoir fait
En venant s’engager,
Une méprise :
Vous qui m’écoutez,
Ne faites donc jamais
Cette bêtise !

Le Chasse-Poutre
Cette chanson a été recueillie par Eugène Mouton, écrivain marseillais. Elle a été publiée dans l’Illustration en 1894. Aucun lien n’est attesté avec Boulogne, mais Michel Lefèvre la fait figurer dans Chants de marins de la Côte d’Opale, certainement au motif qu’elle mentionne le port de Boulogne. Il souligne par ailleurs qu’elle est dotée d’une mélodie très agréable : deux motifs largement suffisants pour nous aussi ! Vincent a complété le texte en ajoutant le troisième couplet, inspiré de plusieurs surenchères à trouver ici ou là à propos de ce navire de dimensions gigantesques, nommé parfois Grand-Chasse-Foudre, ou encore Patte-Luzerne, Galipétan, Méou-Méou…, car si le chant apparaît de composition lettrée, l’histoire de ce navire extraordinaire était quant à elle très populaire parmi les marins.

Le grand Chasse-Poutre est un gros navire
Qui est tellement gros qu’y en a pas de plus gros.
Y faudrait dix ans rien que pour écrire
Le nom des officiers et des matelots.
Son youyou est gros comme une baleine,
On peut dire vraiment que c’est beaucoup plus long
De son mât d’artimon jusqu’au mât de misaine
Que du port de Boulogne au port de Toulon.
Le grand Chasse-Poutre est un gros navire
Qui est tellement gros qu’y en a pas de plus gros.

Quand il passe devant une terre et que l’ombre
De son pavillon porte sur le pays
Le jour disparaît et tout devient si sombre
Que les gens vont se coucher, croyant qu’il est nuit.
Quand il double le Cap de Bonne-Espérance
Son mât de beaupré est par le travers
De Madagascar ou d’Île de France
Que sa poupe est encore aux Îles du Cap-Vert.
Le grand Chasse-Poutre est un gros navire
Qui est tellement gros qu’y en a pas de plus gros.

Quand le mousse s’en va avec sa marmite
Pour porter la soupe aux courageux gabiers,
Il a barbe blanche comme un ermite
Avant d’arriver aux petits huniers !
Si vous entendez gronder le tonnerre,
Ce sont les paroles de l’officier de quart
Menant la manœuvre, et pis les éclairs
C’est rien que son briquet qui allume un cigare.
Le grand Chasse-Poutre est un gros navire
Qui est tellement gros qu’y en a pas de plus gros.

S’il virait de bord dedans l’Atlantique,
Il aborderait les deux bouts et le choc
Couperait en deux morceaux l’Amérique
Et ferait sauter l’Espagne et le Maroc.
Plus d’une fois ses mâts ont rogné la lune,
Sa quille a touché par cent lieues de fond !
Quand un matelot tombe de la grand hune
Il meurt de vieillesse avant de toucher le pont !
Le grand Chasse-Poutre est un gros navire
Qui est tellement gros qu’y en a pas de plus gros.

 

Trois Boulenoises
Ce texte provient d’un recueil manuscrit de Basse-Picardie. Michel Lefèvre l’a épluché comme tant d’autres, il se trouve à la Bibliothèque Municipale d’Amiens. On imagine l’étincelle qui a dû animer son regard quand il y a découvert un petit chapitre intitulé « Chansons dédiées aux marins de Boulogne-sur-Mer » ! L’auteur, qui a repris des compositions de lettrés, semble être un descendant des « Bastien, vaillants marins Boulenois ». Michel Lefèvre avait composé une mélodie, avec un « Hardi les gars vire au guindeau, Hardi les gars, Ho Hisse Halo » comme refrain, nous proposons une autre mélodie.

 

Étaient trois filles, belles boulenoises :
Y avait Jeanne, puis Marie et Françoise
Qui avaient galants fiers marins portelois :
Y avait Jean, puis Marin et François.
Des gars hardis avec le cœur ardent,
- Sous leur bonnet les filles font des rêves !
Et l’œil humide ont demandé serment
De leur donner ce dont le cœur endêve.

Jeanne exigea que Jean trouve richesse :
Elle voulait vivre comme une duchesse !
En course Jean alla pour chercher l’Or,
Il épousa la reine du Labrador…
Ainsi demeura esseulée Jeannette,
Il faut vouloir mais point demander trop,
Et de dépit elle se fit cornette,
Dans le couvent des filles à sabot.


 

Marie a dit : « Tu seras capitaine »

Marin lorgna la riche Madeleine,

Et maria la fille d’armateur

Qui le nomma patron du Saint-Sauveur…

Marie chez eux entra pour les servir.

Dans la journée, servait dame méchante,

Près de Marin la nuit venait dormir,

Ainsi devint la maîtresse servante.

 

Françoise a dit : « Je veux plein de vaillance,

Ardent marin, vrai pêcheur boulenois ! »

En mer du Nord François tenta sa chance,

Rentra au port, riche d’un bel arroi.

Depuis ce jour François remplit la cale

De hareng frais que Françoise revend,

Est devenue la reine de la halle,

Engueule tous, même armateurs tremblants.

 

Angélique
Cette vieille chanson remonte au XVIIIe siècle. De nombreuses versions sont connues, de ce côté-ci de l’Atlantique ou de l’autre… Nous avons utilisé les paroles du cahier de V. Barbier, d’Arras, et nous avons chamboulé le rythme de la mélodie publiée par Michel Lefèvre pour la chalouper sur un 5 temps.

« - Belle, avec les larmes aux yeux
Reçois mes tendres adieux.
Nous partons pour l’Amérique,
Puis nous allons au Levant.
Adieu, charmante Angélique,
Il faut mettre voile au vent.

- Que me dis-tu, cher amant ?
Pourquoi, quel étonnement,
Tu m’avais promis, pour gage,
Ta main, ton cœur, et ta foi !
Hélas, ce triste voyage
Te fera éloigner de moi !

- Angélique, mon amour,
Il faut partir à son tour :
C’est le roi qui nous appelle,
Il a besoin des marins.
Nous lui montrerons notre zèle :
Nous partons demain matin.



 

- Hélas, mon cher matelot,
Je crains que sur le vaisseau,
Que tu ne fasses naufrage,
Par la tempête et le temps,
Qu’il périsse, l’équipage :
Moi, je n’aurais plus d’amant…

- N’appréhende aucun danger,
Je sais fort bien naviguer,
Je connais le pilotage,
Je suis sûr de mon travail
Pour ne pas faire naufrage,
Quand je tiens le gouvernail !

- J’ai peur pendant ce long temps
Que tu ne sois inconstant
Car les filles sont bien fines,
Se dit-on, dans le Levant :
Voilà ce qui me chagrine,
Cher matelot, mon amant. »

 

 

Les Punis
Chanson du cahier d’Auguste Fournier, d’Etaples, sous le titre Chant des quatre prisonniers. Ce cahier mentionne « Fait à Bord de la Jeanne d’Arc, en Rade de Tanger, le 27 Août 1907 ». Cependant, Michel Colleu avait indiqué à Michel Lefèvre que l’histoire s’était sans doute déroulée à bord du Dupetit-Thouars (ce qui rime mieux avec « touchante histoire »), et il nous en a communiqué d’autres versions, collectées en Vendée, en Guadeloupe… Une autre version a été copiée à bord du Frondeur, torpilleur d’escadre, à Cherbourg, en 1930. À chaque fois le timbre et les paroles sont semblables.

Écoutez tous cette touchante histoire
Qui fut créée par quatre prisonniers
Au fond de la cale à bord de la Jeanne d’Arc
Pour une vache qui nous a mouchardés.
On nous a mis derrière les chaudières
Où la chaleur sans cesse nous torture.
Nous demandions par intermédiaire
À voir le docteur pour nous faire soigner
Mais celui-ci, orgueilleux de son grade,
Nous répondit vous êtes des hommes punis,
Restez aux fers vous n’êtes pas malades
Et vous ferez vos soixante jours ici.

Tous les quatre nous partîmes en colère
Pour aller voir l’officier en second
Lui demander comme grâce dernière
La permission de changer de position.
Il répondit : « Vous êtes bien derrière
Faites demi-tour, retournez en prison
Car si vous voulez faire à votre manière
On vous mettra dans la soute à charbon ».
Le cœur bien triste et toujours en colère
Nous maudissions ces officiers sans cœur
Qui nous disaient : « J’ferai pleurer vos mères
Si vous suivez ce chemin de malheur ».



 

Écoutez-bien, c’est pas fini encore,
La méchanceté de tous ces officiers
Qui, par leur grade, ils dépassent les bornes
Ils veulent du mal à nous faire crever,
Ils nous font faire le matin de bonne heure
Le peloton le fusil à la main,
Et tous les soirs à partir de sept heures
Ils font refaire ce qu’on a fait le matin.
Un vieux fayot est là qui nous surveille
À seule fin qu’on reste toujours en rangs,
Et ces messieurs du haut de la passerelle
Veillent à ce qu’on ne soit pas turbulents

Mes chers amis nous finissons l’histoire
Les fers aux pieds toujours dans notre prison.
Les quatre victimes auteurs de cette histoire
Ont fait cette chanson pour gagner quelques ronds.
Si vous trouvez que la chanson est mal faite,
Nous vous prions de bien nous excuser
Car nous n’avons jamais été poètes,
Ni même chansonniers, encore moins romanciers.
Nous l’avons faite pour ces vieilles gourganes
Qui veulent du mal à nous faire crever
Et ils sont tous plus bêtes que des ânes
La bande de vaches qui a voulu rempiler.


 

 

Margrite
Cette chanson vient, comme les Trois Boulenoises, du carnet de « M. Bastien » de la bibliothèque d’Amiens. Ces deux chansons sont un témoignage des idéaux vertueux et rudes de la population du port. Nous proposons une musique originale au lieu de l’« Air ancien » proposé par Michel Lefèvre.

 La tant belle Margrite avait beaux prétendants
Mais avec grand mérite disait : « non », s’en allant,
Fille de la Marine cherche dans la Marine
Pour épouser marin, doit épouser marin.

Fille de la Marine cherche dans la Marine
Pour épouser marin, doit épouser marin.

Promit cœur et son âme à son ami Louis
Qui lui donna la flamme de son cœur ébloui,
Jurèrent après la messe (éternelle tendresse !)
D’être femme et mari, d’être femme et mari.

Puis dans la Haute Ville montèrent les amants,
Car fille qui ne faute vient à l’autel en blanc
Offrir à Notre-Dame deux lettres en monogramme,
Gravées dans un cœur d’or, un petit cœur en or.




 

« Madame Notre-Dame, nous nous aimons d’amour,
Bénissez notre cierge, unissez-nous toujours,
Si l’un de nous succombe, jusqu’au fond de la tombe,
Unissez-nous d’amour, vifs ou bien morts toujours ! »


Montèrent la falaise avec l’anneau d’argent,
S’embrassèrent à l’aise et le lancèrent au vent
Face à la mer immense, dirent : « Nous avons de la chance,
L’avenir est à nous, et le monde est à nous ! »


Mais bientôt vint la guerre séparant les amants,
Et Louis ne revint guère : elle connut les tourments.
- Fille de la Marine ? - Veuve de la Marine !
Elle est veuve à vingt ans, elle pleure pour ses vingt ans.


Retournant à la plage, Margrite, se couchant
Attendit calme et sage les vagues du jusant…
Fille de la Marine, veuve de la Marine
Tient toujours un serment, meurt avec un serment.

 

 

Le Bonheur des Marins
Une chanson ironique et revendicative, provenant d’un cahier de chansons anonyme consulté par Michel Lefèvre chez Madame Germe, du Portel, datant du début du XXe. Michel Colleu indique qu’une version identique a été enregistrée en 1986 auprès du patron pêcheur Jean-Louis Rousseau, de l’Île d’Yeu. Le premier couplet provient du cahier de Vincent Astiez, rédigé à partir de 1861, en Méditerranée. Le timbre est celui du chant Napoléon. Nous l’envoyons sur un rythme de polka.

Les matelots maintenant ont de la chance :
Sont bien traités à bord des bâtiments !
Ils ont du pain, du vin, en abondance,
Aujourd’hui, on ne parle plus de retranchement !
On ne leur fait plus aucune misère :
Peloton, fers, cachots, etc...
Tranquillement on peut fumer sa pipe,
Je crois en Dieu, mais je ne crois pas ça ! (bis)

Laver le pont, ce n’est plus l’habitude,
Surtout l’hiver, quand il fait le moindre froid,
Le branle-bas se fera plus qu’à huit heures,
Et le clairon ne  nous réveillera pas !
Pour déjeuner, on jouera de la musique,
Et Jean le Boin boira son verre de tafia :
On lui jouera un air de République,
Je crois en Dieu, mais je ne crois pas ça ! (bis)

Les cambusiers feront plus de bénéfice,
Faudra donner la double à chaque ration
Et nos marins feront plus d’exercice,
En remerciant ce vieux Napoléon !
Et les canons seront dans les soutes à voile,
On les trouvera à l’heure du danger,
Et les fusils seront foutus dans les cales,
Je crois en Dieu, mais je ne crois pas ça ! (bis)


 

Les canotiers, quand nous irons à terre,
Nous rassembleront dans une embarcation,
Rentrant à bord, bien fatigués de mer,
Et sans avoir la moindre punition
(Les punitions, d’ailleurs, seront interdites,
À la prison nous n’irons jamais plus !)
Allons, marin, que veux-tu davantage ?
Je crois en Dieu, mais je ne crois pas ça ! (bis)

Il est venu un ordre du ministère :
On va donner une femme à chaque marin
Pour diriger toutes leurs petites affaires,
Pour les laver, et le recoudre au besoin,
À condition qu’on leur apprenne la nage,
Le même hamac servira pour les deux,
Allons marin, que veux-tu davantage ?
Je crois en Dieu, mais je ne crois pas ça ! (bis)

 

Les Flamandes-Allemandes
Cette chanson est un clin d’œil au groupe Marée de Paradis, de Normandie. Patrick Denain, Laurent Barray, Philippe Gibaux et Daniel Denécheau ont été très encourageants lors de nos premières rencontres sur diverses fêtes maritimes, à Calais, Boulogne, Dunkerque… Pour souligner notre parenté, nous chantons ici un montage effectué par Patrick Denain : des paroles inspirées de l’histoire des Trois marins partis en voyage, mises sur une mélodie de rond à trois pas fécampois, et hop : une chanson !

Ce sont trois petits marins, tous trois de Fécamp, Allemand
Ont fait un voyage pour le hareng blanc, Allemand

Vive les Flamandes-Allemandes,
Vive les filles des Flamands !

Ont fait un voyage pour le hareng blanc, Allemand
Ont fait un naufrage, sur la côte des Flamands, Allemand

Ont fait un naufrage, sur la côte des Flamands, Allemand
Là sur le rivage, la belle Flamande, Allemand

Lui ont fait demande pour coucher ensemble, Allemand

Dedans un grand lit blanc aux quatre pommes d’orange, Allemand

Au mitan du lit blanc, la rivière est profonde, Allemand

Les trois petits marins purent y boire ensemble, Allemand



 

 

La Manchotte
Cette mazurka vient du répertoire d’Adolphe Patoux, de Desvres, qui jouait après la guerre 39-45 dans l’orchestre du Faisan Doré, auberge située à Courset. Il avait commencé sa carrière à la grosse caisse et au baryton dans les années 1920, pour accompagner son père, héritier lui-même de la tradition et du répertoire des bals de la région, comme celui du Calibo, à Desvres, ou celui d’Étaples, le Bal à corde. Les airs de mazurkas, scottishs, polkas, valses, ressemblent fort à cette Manchotte, et ont fait tourner bien des couples dans les pâtures, qui « enjambaient les touffes d’herbe et les mottes de terre ». Mais Michel Lefèvre nous rassure : « Cela n’enlevait rien à l’entrain, au contraire, des paysans et des marins habitués à l’effort physique. »

 

Un Galion  d'Espagne
Cette chanson de corsaire a été retrouvée par Michel Lefèvre dans un cahier de 1788, qui provient de Saint-Omer mais est conservé à la Bibliothèque Municipale de Boulogne sur Mer. Le timbre proposé par Michel Lefèvre est celui de L’amante abandonnée, également connu sous le nom Dans les Gardes Françaises, qui date de la même époque, deuxième moitié du XVIIIe. Nous avons préféré suivre Catherine Perrier, qui l’a chantée dans le volume de l’Anthologie des chansons de mer du Chasse-Marée, consacré à la Manche et à la Mer du Nord (1999), sur le timbre Écoutez l’aventure, en combinant plusieurs versions mélodiques provenant de Vendée et du Berry (Catherine Perrier nous a expliqué qu’elle n’avait pas délibérément combiné ces versions : elles étaient déjà mélangées dans sa tête !). Ces paroles prennent une allure romanesque, là où l’air guilleret indiqué dédramatise complètement la situation.
Il nous fallait bien une chanson de corsaire pour illustrer les propos de Tobias Smollet, auteur écossais qui qualifiait ainsi les habitants de Boulogne, à la même époque (1763) : « En tête du petit peuple de Boulogne viennent les marins (…) maigres et robustes (…), ils se propagent comme des lapins (…). La dernière créature parmi cette canaille possède des anneaux d’oreille et ne sort jamais sans sa croix d’or pendue au cou (…) ils ont les traits durs, la peau brune ou plutôt tannée (…), sont soumis au scorbut et à la gale. Les habitants de Boulogne et de Douvres semblent bien être de la même couvée, caverne de voleurs, ils sont réputés vivre de piraterie en temps de guerre et de contrebande et de duperie, d’escroquerie et de brutalité envers les étrangers. »

Un galion d’Espagne est parti d’Aligan (Alicante)
Chargé de marchandises, et de quantité d’argent,
Croyant faire voyage comme à l’accoutumée,
Un corsaire de France lui en a empêché,
Lui en a empêché…

Quand ce vint sur onze heures, onze heures ou bien minuit,
Aperçoit un navire qui faisait vent à lui,
Alors le capitaine de ce grand galion
Dit à son équipage : « Apprêtons nos canons !
Apprêtons nos canons ! »

« Apprêtons nos cayornes et nos palans d’étai,
Allons à l’abordage de ce navire français !
Je le jure et proteste, et le dis tout de bon :
S’il ne veut pas se rendre, nous le coulerons à fond !
Nous le coulerons à fond ! »

La première bordée que le Français a tiré
Emporte sa misaine, aussi son grand hunier…
La seconde bordée que le Français tira
Emporte son arrière, de tout le démâta
De tout le démâta…

La reine de Sicile, qui était là dedans,
S’écrie : « Vive la France et son pavillon blanc ! »
- Que dira donc la reine de ce grand galion ?
Un corsaire de France l’a menée à Toulon,
L’a menée à Toulon.



 

 

Pauvre Mousse
Cette chanson vient d’un recueil manuscrit (1976), celui de Raymond Agnieray, retiré à Wissant. C’est un souvenir d’enfance de ce capitaine au long cours : sa mère lui chantait cette chanson pour le décourager de prendre la mer. Mais un peu comme pour la chèvre de Monsieur Seguin, l’aventure peut paraître effrayante ou irrésistiblement attirante. D’autres versions sont connues en Normandie, en Bretagne, et plus loin… Michel Colleu nous a fait découvrir une interprétation réjouissante collectée en Guadeloupe en 2009 auprès de Césaire Berchel et Simone Dévarieux : ce type de passerelle au dessus de l’Atlantique nourrit l’imaginaire de La Bricole.

Je ne suis qu’un pauvre mousse
À bord d’un vaisseau royal :
Partout où le vent me pousse,
Au midi ? Ça m’est égal !

Car d’un père, d’une mère
Je n’ai pas connu l’amour
Et personne sur la terre,
Personne n’attend mon retour.

Au réveil, lorsque j’adresse
Au Ciel mon premier soupir,
Je le prie avec tendresse
De me faire bien mourir,

Quand la mer est en furie,
Les matelots font des vœux.
À genoux tout bas je prie,
Pas pour moi, mais bien pour eux !

Quand je monte à l’abordage,
Je vois tous nos vieux soldats
Qui tremblent pour mon jeune âge,
Mais moi je ne tremble pas !


 

 

En revenant de la Pêche d'Islande
Cette chanson est connue aussi en Normandie et à Dunkerque, elle fait partie des chansons « malhonnêtes », et a été communiquée à Michel Lefèvre par Madame Laidez, à Boulogne. Elle était chantée depuis son enfance dans les fêtes de famille, et le groupe folklorique Les Soleils Boulonnais l’a évidemment à son répertoire. Elle est un peu trop sophistiquée pour figurer parmi les « chansons légères » dont Michel Lefèvre a fait un recueil distribué « sous le manteau » !

En revenant de la pêche d’Islande,
zimbala zimbala zimbalala
En revenant de la pêche d’Islande,
 zimbala zimbala zimbalala

J’ai rencontré trois petites servantes(bis)

J’ai pas choisi mais j’ai pris la plus grande (bis)

La fis monter dans la plus haute chambre, (bis)

J’li ai lanché trois à six coups de lance (bis)

Neuf mois après elle me dit : « Recommence !  »(bis)

Lui répondis : « Mais je n’ai plus d’essence ! » (bis)

J’en garde un peu pour les autres servantes, (bis)

Et c’est ainsi qu’on repeuplera la France, (bis)

 

 

Romance des Prisonniers
Complainte tirée du cahier de chansons de Jean-Baptiste Bonvoisin (1790-1852) « natif d’Etaples-sur-Mer, prisonnier de guerre à bord du ponton Le Prince Couronné en rivière de Chatame, après avoir été pris sur le corsaire Le Bon Génie, le 11 septembre 1812 ». La mélodie est de Nicolas d’Alayrac (1753-1809), « Andante en sol mineur ». Cette chanson a été écrite à bord d’un ponton, ces navires transformés en prison, en 1813, soit 380 ans après les vers de Charles d’Orléans « En regardant vers le pays de France, Un jour m’advint à Dovre sur la Mer… ». S’il ne se trouvait pas à bord d’un ponton, le prince a pu éprouver le même sentiment cruel que notre matelot, à la vue de l’autre morceau de ce même plateau calcaire partagé en deux par le bras de mer du détroit du Pas-de-Calais.

Comment goûter quelque repos
Dans ces prisons où la misère
Nous accable, nous désespère,
Et sert d’aliment à nos maux ?
C’est en vain que notre courage
S’exerce contre le malheur :
Rien ne peut guérir la douleur
De se trouver en esclavage, (bis)

Vous qui partagez à la fois
Et mon infortune et mes chaînes,
Suspendez un moment vos peines,
Joignez vos accents à ma voix,
Faisons porter à la patrie
Par le message des zéphyrs
Nos vœux, nos peines et nos soupirs,
Nos maux et notre peinnerie, (bis)

Si ce fut l’amour du pays
Qui nous fit tomber dans l’abîme,
Nous avons droit à son estime,
Loin de mériter son mépris :
Le guerrier qui se sacrifie,
Pour la gloire et pour la vertu,
Est-il vainqueur, est-il vaincu,
Mérite bien de la patrie, (bis)



 

Toi dont le ciel et les talents
Ont fait le mentor de la France,
Nous implorons ta bienfaisance,
Ne dédaigne pas tes enfants !
Napoléon, que ton génie
Pénètre dans nos noirs cachots,
Brise nos fers, guéris nos maux,
Rends des enfants à leur patrie, (bis)

C’est pour assurer sa grandeur
Qu’on nous a vus voler aux armes :
La Gloire avait pour nous des charmes
Et nourrissait notre valeur.
Mais le destin, toujours volage,
En te couronnant de lauriers
A fait tomber de tes guerriers
Dans l’infortune et l’esclavage, (bis)

Cet espoir qui flatte nos cœurs,
Les fait renaître à l’allégresse.
Chacun de nous dans son ivresse
Croit voir la fin de ses malheurs.
Liberté, liberté chérie,
Viens mettre le comble à nos vœux.
Non, non, on est plus malheureux
Quand on rentre dans sa patrie. (bis)

 

 

La Vie du Matelot
C’est une version de la chanson bien connue Adieu cher camarade. Elle est basée sur l’interprétation de Thérèse et Nénette « Gros-Chal » (Étaples, mars 1988). Michel Lefèvre a complété le texte à partir du cahier de chansons de Monsieur Dachicourt (caserne « Bonnet », Salonique, 1917), il a recueilli le dernier couplet auprès de Bernard Capet, qui était à l’époque membre du groupe folklorique Les Bons z’enfants d’Étaples.

Ah que c’est pitoyable, la vie du matelot :
Y mange que des gourganes et ne boit que de l’eau,
Il couche sur la dure, et les trois-quarts du temps,
Il fait triste figure parce qu’il n’a pas d’argent
Parce qu’il n’a pas d’argent.

Dimanche et jours de fête, on nous fait travailler
Pire que les bêtes de somme qui sont chez nos fermiers.
Un jeune quartier-maître nous dit : « Dépêchons-nous ! »
Les forçats de Cayenne sont plus heureux que nous,
Sont plus heureux que nous !

On nous fait mettre en rangs dessous le gaillard d’avant,
On nous fait mettre en ligne au pied du cabestan.
Un maudit second-maître, la garcette à la main,
Sous les ordres du maître nous fait plier les reins,
Nous fait plier les reins.




 

Ah si je me marie et que j’ai des enfants
Je leur casserai un membre avant qu’ils aient vingt ans.
Je ferai mon possible pour leur gagner du pain
Le restant de ma vie pour qu’y soient pas marins,
Pour qu’y soient pas marins.

Et vous, jeunes fillettes, qui avez des amants
Qui sont dans la Marine sur ces bagnes flottants,
Ne soyez pas cruelles, gardez leur votre cœur,
À ces marins fidèles qui ont tant de malheurs,
Qui ont tant de malheurs.

Et toi, ma bonne mère, qu’as-tu fait de ton fils ?
Marin, c’est la misère, marin, c’est trop souffrir !
J’ai encore un petit frère qui dort dans son berceau,
Je t’en supplie, ma mère, n’en fais pas un matelot,
N’en fais pas un matelot.

CHANTS MARITIMES DU BOULONNAIS

Ne vous faites pas marins

© Margaux Liénard 2018